Mal.

C’est un hurlement silencieux dans la nuit. Mon corps se raidit et ma bouche s’ouvre en tirant jusqu’à la limite tous les traits de mon visage, mais aucun son ne sort parce que ma douleur est au-delà de toute expression. Elle ne peut être communiquée et ceux qui la connaissent savent aussi qu’il n’est plus possible de revenir en arrière ; intérieurement, nous sommes brisés et n’attendons plus qu’une éventuelle délivrance par la mort, avec pour seul espoir que cette dernière ne nous déçoive pas. Au moment où j’ai hurlé de toute mon impuissance, il ne m’est plus resté que mes yeux pour pleurer et c’est ce que j’ai fait, conjointement aux quelques soubresauts servant de réplique sismique à cette éruption de vie qui n’en demandait pas tant. Ô combien puis-je regretter la peine de mort, celle donnée par autrui parce qu’une part de ma punition est d’être la proie d’un instinct de survie tenace et impitoyable. Car devenir un monstre pour justifier l’injustice qui m’a été adjugée par contumace n’est semble-t-il pas suffisant pour rétablir un équilibre dans lequel le regard d’autrui ne serait pas une épreuve éreintante, mais juste une contingence comme pour tout le monde. Bien plus que surnuméraire, je suis un être anachronique rongé par les anticorps d’une société qui ne m’a jamais ne serait-ce que vraiment toléré. Comment cela va-t-il finir ?

La perfection, c’est la mort, parce qu’une fois mort, tu ne peux plus rien rater ; c’est relaxant.

Il y a ce moment de rupture, pas une sorte d’œil du cyclone, mais plutôt le temps de chargement d’un jeu vidéo, juste après un passage difficile et juste avant le point de sauvegarde, donc avec une tension sous-jacente qui empêche le repos et force à cumuler les tâches mécaniques pour tenter – vainement – d’occuper l’esprit à autre chose que la possibilité d’une petite mort ne relevant pas de l’ambivalence orgasmique. Et, au final, ce sentiment d’absurdité qui revient, comme à chaque fois que le discernement se montre trop efficace. Alors l’âme s’épuise au même titre que le corps et tout semble devenir éther, pas le diéthylique, dangereusement salvateur, mais celui, physique, qui n’existe qu’intellectuellement ; comme s’il devenait urgent que l’auteur vomisse un nouveau monde.


Accompagnements :
Morrissey – Poetry Hour, Colorado Broadcast 1992
Bertrand Belin – Parcs

Il faudra bien un jour.

Le courrier électronique du maire est arrivé à 17 h 26. Peut-être a-t-il été envoyé plus tôt, mais dans tous les cas, c’est trop tard et même inutile ; de toute façon, les désordres de la Cuvette ne sont pas venus jusqu’à moi. C’est comme les gens : très peu de gens viennent me voir ; c’est l’avantage de mon lieu de vie : seules les personnes réellement motivées viennent jusque dans ma tanière. Les autres me couvrent de belles paroles, mais elles ne valent jamais les actes, sauf si publiées avec compétence. Et, de toute façon, je n’ai vraiment envie de voir personne.

C’est un fait : je perçois l’extérieur en général et autrui en particulier de plus en plus comme une menace. Lorsque je reçois un courrier électronique, lorsque le téléphone ou l’interphone sonne, par ordre d’inquiétude, je me demande quel malheur me tombe dessus. De la même façon, le courrier, que je reçois très peu, est une présence qui ne m’inspire jamais confiance. Je ne crois pas toujours avoir été comme cela, ni même que cela est vraiment ma nature ; juste, je vis de plus en plus mal l’égoïsme et la méchanceté des autres.

Il y a eu ce policer du Raid qui m’a menotté. Il m’a mis à terre brusquement, a dit que j’étais son jouet, m’a également donné des coups. Il ne m’a pas fait très mal, mais les coups ont quand même porté. Je me demande s’il ne voulait pas se venger de mon collègue, qui s’était interposé. Pour ma part, je n’avais rien dit et je ne m’étais pas mêlé de leurs histoires, jusqu’à ce que l’assermenté me demande. Mon poignet droit me fait encore mal – je crois avoir une entorse —, mais tant pis : je n’aime pas les médecins non plus, alors cela comme le reste, je vais juste attendre que cela passe.

Je ne sais pas si c’est encore le deuil qui est présent, ou bien juste un relent amer de ce qui a été et de ce qui aurait pu être. J’ai beau me changer les idées, être tout le temps en mouvement, au moins intellectuel, je crois que ma tanière reste emplie du passé qui, de sa salière d’abondance, semble prendre un soin chirurgical à ce que les plaies restent moyennement vives ; pas assez pour m’empêcher de vivre, mais assez pour que je ne vive qu’en partie, incapable de m’ouvrir — sauf grâce à l’alcool que je ne consomme pour ainsi dire plus — à autrui. J’aime bien que l’on me sourie, mais pas trop. Juste assez pour que la politesse me laisse à penser que je suis un être humain — je suis un fusible —, mais pas assez pour que je puisse m’imaginer des choses qui ne rendront que plus dure la prise de conscience — je ne suis qu’un fusible.

Et le seul endroit où je me sens protégé est ma tanière. En lisant les informations, la casse des manifestants me semble irréelle. Dehors, tout est calme et les rues sont désertes, au point que je laisse la porte du jardin ouverte pour aérer. Je n’ai pas encore réussi à m’installer dehors pour travailler, je crois que j’attends que quelqu’un passe pour partager un café ou un thé avec moi, mais en même temps, je n’ai le courage de ne voir personne. Au mieux, je réponds à certains messages écrits, mais communiquer avec autrui est un effort insurmontable pour moi. Je repousse et puis j’oublie. Sans doute ne suis-je en fait pas intéressé par l’humanité. Puis, de toute façon, toute chose à une fin. Aimer et perdre est normal. La vie investit juste ce dont elle a besoin ; au-delà, c’est crédit non remboursable. Ce n’est pas quelque chose de difficile à comprendre, mais cela rend d’autant plus difficile de sortir à nouveau, non pas les poings serrés et prêt au combat comme un stalker sortant du métro, mais le cœur ouvert à tous ces peut-être-sûrement que l’on voit dans les réclames aussi honnêtes que celles du Loto.

C’est parfois dur, en général le soir, et je me dis que je dois absolument acheter un vélo ou ouvrir un compte chez Uber, pour aller au pub irlandais de mon ghetto, car la route est trop longue une fois l’incapacité d’oublier plus acceptable. Plus pathétique, aussi, donc plus belle, pédante, mais les vapeurs éthyliques rendent cela flamboyant, quand ce n’est pas juste génial. Mais je n’ai pas le courage. Boire chez moi m’exaspère — la paresse de nettoyer si je vomis — et payer cher pour boire seul en compagnie des humains est un luxe que mes scrupules ne m’autorisent pas. Alors, je ne bois pas et, dans la ville, la nuit, il y a donc cette personne seule, pour laquelle personne ne fait rien, alors que le jour elle le fait pour tous. Elle tend la main et, malgré les morsures, ne la retire qu’une fois devenue inutile. Ensuite, elle se jette d’elle-même, jusqu’à présent dans sa poubelle, il faudra bien un jour ailleurs.


Accompagnements :
Sayaka Murata – Konbini
John Maus – Love Is Real

Jack Sparrow est arrivé, sans s’presser.

C’est la base même de l’excentricité : nous avons chacun notre manière de l’être. Elle s’emporte rapidement et les hurlements laissent à penser aux inconnus qu’elle est hystérique, alors que c’est tout simplement son mode d’expression. Face à elle, j’encaisse sans broncher, le plus souvent ; parfois, je suis obligé de réagir et elle comprend immédiatement le signal. Nous fonctionnons mieux qu’un couple, parce que nous n’en serons jamais un.

Des personnes semblent faites pour te montrer ce qui ne te convient pas.

Joe Goldberg

L’autre soir, après un après-midi qui ressemblait à une passation de pouvoir, nous sommes allés au restaurant. Pas celui que j’avais proposé et où je comptais me rendre seul, mais un autre, dans la même rue, objectivement moins bon, mais sympathique quand même. Ses deux filles étant présentes, nous avions l’air d’une famille. De temps en temps, je vis ainsi, par procuration et systématiquement avec elle, d’ailleurs, ce que les autres hommes accomplissent à mon âge et je comprends que cela peut être parfois satisfaisant, tout en la remerciant de ne pas être intéressée par ma personne.

Et d’autres te montrent exactement ce qui convient.

Joe Goldberg

Car j’entends tout et n’importe quoi sur le concept de « friend zone », hormis que la « danger zone » est bien meilleure (Highway to the danger zone/Ride into the danger zone) et, surtout, qu’elle est la place du sage, celui qui observe l’étron rencontrer le ventilateur sans être éclaboussé ; profitons du fait que le quatrième mur ne soit encore brisé qu’au sens figuré. Car Nouille — appelons-la ainsi — est aussi manipulatrice que sincère et comme je vois toujours clair dans son jeu, je suis toujours tiraillé entre sa mascarade transparente et sa détresse touchante. Mais ce n’est jamais que l’histoire de ma vie, où le jeu d’acteur le plus raffiné me semble toujours une bouffonnerie relevant de la caleçonnade ; le discernement est une plaie dont seul le manque arrive à endormir la douleur.

L’autre jour, au téléphone :
– (Bruit de chasse d’eau.)
– Putain, Rick, t’étais en train d’chier pendant qu’j’te raconte comment j’suis au bout de ma life ?
– Oui, nous en sommes à cette étape de notre relation.
– (En riant.) Putain, t’es con, Rick.

L’autre soir, après le restaurant, elle m’a téléphoné et, esprit mauvais que je suis, je me suis demandé si c’était pour un problème de son fait qu’elle allait me reprocher ou pour monopoliser mon temps sur des choses qu’elle pourrait faire elle-même ; elle avait en fait besoin de parler, beaucoup, que je lui dise qu’elle fait déjà tout ce qui est en son pouvoir, probablement pas. Juste : parler et être écoutée et, en fait, ce n’est pas « juste », ou plutôt, c’est juste(ment) tout. Je ne dirai pas que sa vie est ratée. Par rapport à son éducation (inexistante), sa provenance (c’est une racaille du « 9-3 ») et sa culture (qui ne mérite même pas le préfixe « sous »), elle est une miraculée, la preuve que l’ascenseur social en France fonctionne très bien, à condition de se donner la peine d’appuyer sur le bouton. D’autant plus qu’elle reste prise en étau par les deux bouts de sa famille, qu’elle soutient sans broncher tout en menant une carrière libérale plutôt réussie, même si je considère qu’elle brûle la chandelle par les deux bouts lorsqu’elle ressent le besoin de décompresser par le biais du 85,60 x 53,98 millimètres. En outre, je n’oublie pas quand elle ne m’a pas laissé tomber, même en connaissant ses raisons. J’ai beau avoir payé ma dette plus que de raison et juste, sans que cela le soit, avoir envie de lui dire adieu à jamais, je me retrouve à chaque fois incapable de couper le fil ; à croire que le paroxysme du snobisme est de se mordre la queue avec morgue.


Accompagnement :
H-Burns – Off the Map
(En attendant avec impatience
la publication de Midlife le 29 mars prochain.)

Forcément.

Je circulerai irrésistiblement à moto plutôt qu’en Nissan Leaf, probablement en Harley-Davidson même si je préfère Ducati, parce que rentrer du bar accompagné impliquera d’avoir de quoi transporter la créature assez stupide et ivre pour me désirer. En un sens, le véritable voyage en Amérique consiste en une grande boucle qui partirait de New York pour y revenir, en commençant par le nord pour terminer par le sud (ou bien l’inverse ?) et en prenant bien soin de ne s’arrêter que dans les villes pittoresques, où la notion de plouc redevient great. Ces États-Unis-là ne sont, à mon sens, pas un pays d’érudition au sens noble du terme, mais plutôt le véritable retour à la nature la plus sauvage de l’humanité.

S’immerger autant qu’un inconnu de passage le peut, c’est-à-dire aucunement, représente à mon sens l’une des expressions véritables de la liberté : si vivre revient à être enfermé dans la cage de sa conscience, mourir en est le paroxysme, car en étant l’exemption (ou bien l’inverse ?). Entre les deux, disposer d’une carte de paiement suffisamment approvisionnée permet de parcourir les routes en perdant la notion de vitesse et par moment celle du temps, même si l’horloge biologique veille. Se perdre, c’est avant tout se désorienter ; ne plus avoir de repères et enchaîner les lieux comme autant d’occasions ratées de mourir, car avant même que la haine ne soit apparue, déjà est-elle poussée au paroxysme qui est le sien : l’absence.

Visiter le continent est le symbole même de mon hypocrisie, car, finalement, je ne recherche qu’une seule chose : observer les gens et interagir avec eux de la façon la plus avilissante qui puisse être ; dans le but soit de leur soutirer un service (logement, repas, drogue), soit d’avoir des relations sexuelles avec eux ; le tout en étant mon propre héros de série télévisée américaine annulée avant même que le synopsis soit écrit. D’autant que la seconde catégorie rentrera probablement dans la première (ou bien l’inverse ?), ce qui rend l’affaire d’autant plus pathétique et misérable, mais pas triste, car si la décadence n’est pas le plaisir avant l’orgasme de la chute, alors à quoi bon porter son fardeau jusqu’à l’apogée ?

Malgré tout cela, et plus encore que le festival du Burning Man ou la foire de Folsom Street, New York serait le but véritable, l’endroit d’où je pourrai le plus approcher l’un de mes rêves d’une vie, être Ben Sinclair partageant sa vie avec Natasha Lyonne (ou bien l’inverse ?), vivre leur vie où tout semble si facile, simplement parce que tout le monde semble si sympathique, mêmes ceux qui ne le sont pas, et que la contingence matérielle ne semble là, parfois, que pour mieux montrer combien la vie est formidable. Parcourir la ville à vélo tout en vendant de la drogue semble si facile et enrichissant, tandis que d’une manière ou d’une autre, votre âme sœur vous retrouvera, plus forte que la mort qui semble exister autant que la liberté absolue.

(Même si tout cela finirait quand même dans une rue de San Francisco où la réalisation du phantasme montrerait combien la réalité est toujours plus belle dans mon imaginaire ; ou bien l’inverse ?)

Pourquoi n’ai-je pas tiré lorsque j’avais ce revolver dans les mains, les yeux braqués sur le canon (ou bien l’inverse ?), sur ce trou noir qui contenait en puissance toute la vie que je n’aurai alors plus eu à vivre ? Parce que le barillet était vide. Forcément.


Accompagnements :
High Maintenance – Unofficial Soundtrack
Russian Doll – Unofficial Soundtrack

La volonté me manque.

Parfois, j’aimerais gagner honnêtement ma vie. C’est-à-dire être rémunéré à la hauteur de la qualité de mon travail et de ma valeur ajoutée ; ou bien être un écrivain avec le talent de Patrice Jean et les gains de Michel Houellebecq. Mais je ne suis qu’un lettré cicéronien, qui cultive plus sa solitude que sa bibliothèque et son jardin. Parfois, je me dis même qu’il ne serait peut-être pas si désagréable de voyager comme Wayne et Del, alors que je suis incapable d’embrasser ; la volonté me manque.

Parfois, j’aimerais mener mes projets à bien, sans que ces derniers soient sans cesse reportés par les contraintes budgétaires. C’est-à-dire arrêter de donner l’intégralité de mon argent à l’État et ses comparses et plutôt l’investir dans ce qui pourrait être ma vie, tout du moins mes projets créatifs. Mais je n’ai pas fait les bonnes études, de celles dont l’importance intellectuelle est inversement proportionnelle au prestige social qu’elles procurent. Parfois, je me prends à m’imaginer cadre dans une grande entreprise, alors même que je préfère l’autonomie à la gestion de troupes ; la volonté me manque.

Parfois, j’aimerais être moins anormal. C’est-à-dire ne pas faire figure d’exception dans la masse alors même que je me contente de rester dans ma bulle, elle-même dans mon coin, l’un des quatre de la table ou, à défaut, de la pièce, sans couleur ni éclat. Mais quoi que je ne fasse, je dénote et ma présence est immédiatement perçue comme incongrue, parfois même dangereuse. Si certains sont des hommes surnuméraires, je me considère plutôt comme un fusible au calibre bien trop élevé ; la volonté me manque.

Parfois, j’aimerais donner un sens à ma vie. C’est-à-dire quelque chose d’autre que ne pas décevoir certaines personnes et d’autre que l’épicurisme intellectuel visant à combler ma vacuité profonde. Ne plus percevoir le monde, tout ce qui le compose et l’anime, comme simple dessein transcendant, mais plutôt au travers d’un filtre dont la tromperie serait occultée par l’ignorance et le réconfort facile qu’elle procure. Ce n’est probablement pas si mal d’être un Gilet jaune dont la vie se résume au triptyque post-humain travail-famille-écrans, même si je m’en sens incapable ; la volonté me manque.

Parfois, j’aimerais qu’un jour elle ne me manque plus.


Accompagnement :
Frédéric Lo – Hallelujah!